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Attention ! gros discours  on peut zapper ... 

Bêêê...

Tous les sports de nature ont l’art de brouiller les pistes entre ce qui est difficile et ce qui ne l’est pas. A cet égard, la randonnée est une caricature de sport de nature. Car sport, c’en est un et qui peut atteindre de hauts niveaux d’engagement physique, moral et technique ; mais, à l’évidence, l’entrée dans le jeu par le jeu lui-même est aisée, il suffit de mettre un pied devant l’autre puis de recommencer, comme dit la célèbre chanson des scouts qui sont experts en randonnée. Mais voilà, la rando se démocratise et, par conséquent, se doit d’atteindre, comme les autres, aux perfections symboliques et économiques de la modernité.

A ceci près que le nombre de ceux qui vont par monts et par vaux sans demander rien à personne, avec ou sans look, est naturellement plus grand que dans les activités vraiment techniques et à risques : les gens ne sont pas si stupides. Il n’en existe pas moins trois catégories de bipèdes aptes à la libre randonnée mais totalement soumises aux aliénations usuelles.

Les deux premières, inégales en nombre, sont heureusement complémentaires : ceux qui aiment se faire conduire, ceux qui aiment conduire. Le sport est une " métaphore de la société ", disent les sociologues ; ici, c’est la société parfaite. Le randonneur indépendant croise éberlué ces étranges caravanes dans les chemins creux. Le bon pasteur avec sa carte et son compas, et la foule admirative qui s’étire, et qu’il regroupe de temps en temps en son giron, consolant les retardataires, sermonnant le rebelle qui a fait trois pas de côté (pour ça, il a raison, dans l’état mental de la troupe) et pontifiant enfin tous azimuts, les femmes au premier rang (ça, c’est un bon plan pour un sportif de pleine nature à la retraite : je suis fou de casser la boutique).

On pourrait dire, d’un oeil détaché, que la rando n’est pas du tout un problème. Il suffit de laisser les randonneurs vaquer tranquillement à leurs affaires. Les uns se débrouillent très bien tout seuls, et pour cause : c’est de cette façon qu’ils prennent leur pied ; et les deux catégories complémentaires sont si bien ensemble : marions-les, marions-les, le troupeau entretient le sentier.

Ils reste cependant, comme toujours, la catégorie des laissés pour compte résignés. Ceux qui voudraient bien, mais qui n’osent point. Peut-on les aider ?

Vive la FFRP et ses infatigables militants

Le premier coup de main a déjà été donné. Bien connu et admirable, dont tout a dépendu et tout dépend. Il s’agit de l’entreprise colossale, totalement altruiste et sans arrière pensée, de traçage et d’entretien des sentiers balisés.

L’oeuvre a trois utilités ou mérites :

> D’abord, le sentier balisé est ce qui permet, le plus souvent, de faire ses premiers pas de bipède libre hors de vue de sa voiture. Si on prend gout au jeu, un jour ou l’autre, on perd la trace et l’on se perd (horreur !). Mais on se retrouve. Forcément. Sinon, ça se saurait. Il y aurait tous les dimanches soirs des rondes d’hélicoptères et des battues avec des chiens en forêt de Sénart. Voilà l’aventure démystifiée et l’univers chlorophyllien ouvert à pleins poumons. Quel beau pays que le nôtre qui s’est reboisé à 25%, où la jachère s’étend et où le temps libéré a les couleurs du jardin d’Adam et Eve rempli d’arbres, de fleurs et d’oiseaux.

( Je rigole.)

> Deuxième mérite : un réseau touristique extraordinaire. Il faudrait passer sa vie dans les archives du Touring Club pour réinventer tout seul ces opportunités d’émerveillement à travers la France en évitant les galères autour des propriétés privées.

>Ce qui conduit au troisième mérite : avoir rétabli, avant qu’il ne soit trop tard (et on doit savoir qu’il s’en est fallu de peu en d’innombrables endroits), le droit d’usage de ces merveilles. Qu’on se le dise !

Et que les militants du loisir caritatif sachent du moins que, pour commencer à aider les faibles et les timorés, ils n’ont pas à se préoccuper du gros oeuvre.

Ils auront assez à faire avec l’action psychologique.

C’est le deuxième coup de main. C’est le but de ce site. Si ces fiches de randonnée sont sur internet, c’est pour qu’elles servent à ça. Sinon on garderait les aventures pour soi. Et que les maitres de troupeaux se gardent d’en tirer profit ; si jamais j’en rencontre un sur un de mes chemins, je, je ...je lui fais une grimace terroriste.

Sociologie du pseudo

Mais, étrangement, le travail de vulgarisation est compliqué à l’extrême. Il faut lutter contre le vent fun et la pédagogie shaddock qui soufflent sur les sports à la mode, et auquel le sport éducatif, populaire a résisté mollement.

Pourquoi ?

Depuis on ne sait combien d’années, les bénévoles du socioculturel sont culpabilisés par un slogan, version culturelle et qui mange encore moins le pain de la démagogie politique : " Il faut être élitaire pour tous ". Il faudra se décider une bonne fois à oser dire que ce slogan est une sinistre escroquerie, ou un propos de salon tellement abstrait et vague qu’il n’apporte aucune information puisqu’il permet toutes les interprétations.

En randonnée, la perspective sportive nouvelle est d’additionner les kilomètres. D’où : chaussures à 800 balles, sac à dos ergonomique, aliments légers et énergétiques ...et aussi son bréviaire botanique et ornithologique, car le charme discret est de transpirer avec un panache vert ; ça fait partie du jeu ; et si l’on ne fait pas ça, ça ne s’appelle pas de la randonnée. La randonnée, noblesse oblige (petite noblesse : il faut d’autant plus de plumes au chapeau) appartient désormais à cette catégorie de sports qui " ont le vent en poupe " et qu’on a appelés " informels " et " analogiques " parce qu’on s’y classe, comme dans tous les sports, mais mine de rien et selon des règles bien plus subtiles que celles du chronomètre ou du comptage des buts.

Et c’est très bien. Toute invention rigolote mérite d’être exploitée jusqu’au bout, toute démarche sportive plus subtile que le sport spectacle est bienvenue et toute occasion de jouer comme un gosse à pisser plus loin que son voisin est un antidote au conformisme hiérarchique que l’on érige partout du même geste. Personnellement, j’adore la randonnée où personne n’a rien à prouver à personne, surtout quand personne ne va plus vite que moi et que personne ne trouve le chemin avant moi. (Je rigole)

La compétition, en tout cas, ce n’est pas le pire

Dans cette petite histoire de gouts et de couleurs aux moments de repos, la nature humaine se dévoile. Elle se présente avec tous les symptômes d’un mal décrit par d’excellents auteurs, résumés dans une très jolie fable de La fontaine : la nature humaine socioculturelle et vacancière a le complexe du héron. " J’ouvrirais pour si peu le bec ? ", je mérite mieux. ..." Parce que je le vaux bien ".

Le complexe du héron est une maladie terriblement handicapante qui frappe aujourd’hui massivement la population, qui massivement a abusé de la télévision. Si la démagogie n’en est pas la cause directe, elle n’est pas pour rien dans l’extension de l’épidémie. Mais c’est son problème à la population. C’est à dire nous tous. Car on voit trop bien aujourd’hui où cette folie nous mène, certainement pas au " développement durable ". Mais cette prise de conscience dramatique est pour d’autres lieux de décisions.

Hors politique, ici et maintenant, ne serions-nous que quelques infimes pour cent à vouloir tenter le vieux remède populaire : un bon tien vaut mieux que deux tu l’auras, on devrait quand même pouvoir (s’en) sortir ! Hors politique, il ne s’agit que de liberté d’entreprendre (on peut dire aussi autogestion) ; la liberté de poser à quelques rares volontaires la si bonne question, si valorisante : comment allons-nous être élitaires de nous mêmes, pour nous-mêmes avec les moyens que nous avons ?

Dans cette activité, la liberté ne peut même pas avoir d’effets pervers. Dans les sports de nature véritablement à risques, on peut formuler cette autre hypothèse (par un effort intellectuel que d’ailleurs nous sommes très peu nombreux à faire ; à vrai dire, je n’en connais aucun ; ça s’appelle alors le comble du scrupule !) que la cooptation sélective est un procédé empirique de contrôle de la sécurité. Mais en randonnée, en forêt de Sénart ?!

Il n’est pas seulement risible, mais scandaleux, que des " guides bénévoles " assomment les débutants de considérations topographiques inutiles (du moins au début et dans les lieux de pratique sans danger objectifs particuliers), puis achèvent de les asservir sur des itinéraires trop longs où eux seuls, bien entendu, peuvent, comme on dit " tailler la route " assez vite pour garantir le dernier train. Celui qui a la carte a le pouvoir et en profite pour emberlificoter son monde. Son monde toutefois, il faut l’admettre, a l’air d’aimer ça. Les supposés élèves n’ont tout simplement aucune envie d’être " libérés ". Ce que l’on appelle randonneurs et qu’on voit déambuler en si longues caravanes, c’est des gens qui aiment marcher en bonne compagnie et sans se prendre la tête. S’ils trouvent un guide aimant guider, ils ne demandent rien d’autre. Parfois, cependant, ils manifestent un intérêt culturel pour la topographie, la déclinaison magnétique, l’azimut et la mousse des arbres, et comme leur guide adore en parler, ainsi se renforce le mythe. Une activité de pleine nature vraiment à la portée de tous devient un nouvel instrument de distinction. C’est ça le scandale. Les gens sont libres, mais il est scandaleux que ces façons de vivre deviennent une norme. Que le guide bénévole fasse ses manigance par vanité ou parce que la mode l’y oblige (celui qui déroge perd toute autorité ; l’audimat bucolique tombe en chute libre quand les adeptes ne voient pas les outils sacerdotaux), le résultat est du pareil au même. Il faut casser la connivence distinctive des deux espèces symbiotiques qui ont réussi à mettre de la liturgie dans une activité où il suffit de mettre un pied devant l’autre pour avancer et d’exercer une intelligence normale pour se repérer dans les terrains de jeu habituels. Il doit être permis d’enseigner à qui le veut ce qu’ont appris tout seuls les individualistes de la première catégorie observée.

Pour une pédagogie de la liberté

Il suffit pour être libre d’appliquer une règle (d’or) valable dans toutes les activités à risques, que le risque soit tout à fait réel ou sur-évalué comme ici. (D’ailleurs, les pratiquants des sports à risques réels feraient bien, eux, de toujours sur-évaluer : ils provoqueraient moins de troubles dans l’opinion publique quand ils se plantent, avec toutes les conséquences juridiques et réglementaires qui s’ensuivent.)

Voici la règle d’or :
" Je peux sortir du jeu quand je veux tout seul "

En randonnée, cette règle a deux conséquences positives essentielles :

D’abord, elle permet très vite effectivement d’être autonome, après vérification. On n’a plus peur d’aller tout seul (disons à deux ou trois, pour ne pas avoir à craindre une entorse) dans les coins de nature un peu sauvage qui subsistent autour des villes ou qui s’offrent dans les lieux de vacances. Elle permet surtout de ne pas être dépendant du système décrit ci-avant ; dans lequel, bien entendu, on peut devenir autonome. Mais plus ou moins vite selon son talent, la confiance que l’on a en soi et sa vivacité d’esprit. Et pendant le temps de soumission nécessaire, on est à la merci des sarcasmes et des coups bas sournois des déjà cooptés si on n’a pas la bonne odeur. Et quand bien même ces mesquineries seraient imaginaires (pour en avoir supporté en d’autres circonstances), la conséquence est la même : on s’élimine soi-même ; et tout le monde s’en fout. Ca, c’est un fait certain ; les gens ont suffisamment de problèmes eux-mêmes pour ne pas se préoccuper particulièrement des menus incidents et états d’âme qui parsèment autour d’eux leurs moments de détente.

Qu’on ne dise pas que ce genre de propos noircit la vie sociale, qu’il sécrète la paranoïa et ranime la haine de classe ou de culture ou de race, parce qu’il n’y a rien de plus facile pour le rendre caduc : appliquer la règle d’or. C’est pas un discours vertueux, c’est un truc didactique, qui dispense totalement du discours vertueux.


Il suffit, pour le mettre en oeuvre, d’un peu de travail de préparation :

  • Trouver un terrain de jeu judicieux (et le reconnaître en détail : les surprises, le jour de l’action, c’est pour les élèves, pas pour l’initiateur). Il permet de poser des problèmes d’orientation réels, mais dans un volume d’espace raisonnable.
  • Distribuer des photocopies de la 1/25000e pour chaque débutant confronté à la " situation problème ". (Car la carte IGN coute 60 F et on ne passe pas tous ses dimanches à tourner dans la même. Le prix de la carte IGN est la " base économique du pouvoir " en randonnée.)
  • Et recommander un type de boussole comportant une aiguille indiquant le nord, et c’est tout. (Excellent modèle à 50F chez décathlon). On peut passer au tipex toutes les autres indications inutiles au niveau de précision exigé pour " sortir du jeu " dans un pays aussi renommé que la France pour la densité de son réseau routier.

Il suffit de choisir les règles du jeu d’une pratique autonome et responsable ; et de ne pas se laisser attendrir par la résistance socioculturelle de la culture du chacun pour soi.

Mais alors, le travail intellectuel auquel l’école a habitué l’apprenti s’inverse ; c’est la révolution mentale. Autant les connaissances de base sont infimes, autant la pratique sur le terrain exige de la vigilance et des qualités d’adaptation. Hors des sentiers battus (et des forêts domaniales trop bien entretenues et abondamment pourvues de pancartes conformes à la carte), le territoire peut évoluer beaucoup. Il faut donc savoir changer de repères ou renforcer des repères douteux par d’autres. Il faut faire le point très souvent. En fait, il faut savoir toujours où on est et, quand on commence à douter, formuler des hypothèses à vérifier sous peu, sinon on ne rattrape plus une dérive et on peut galérer longtemps. C’est une gymnastique d’esprit constante qui, avec l’habitude, devient automatique, mais qui, au début, accapare l’attention.

Quand on a fait ça une fois ou deux (et qu’on a apprécié du même coup le temps que ça prend), on n’a plus peur de se perdre (mais on devient modeste dans ses ambitions). Le reste, on l’apprend tout seul. On apprend mille choses sur les rapports entre la carte et le territoire. La carte ressemble au territoire (heureusement), mais jamais complètement. " La carte n’est pas le territoire ". Il parait que c’est une phrase philosophique : la randonnée permet d’être philosophe ...Et réciproquement, car cette pratique aventureuse de la randonnée facile rend circonspect.

Tandis que l’encadrement touristique rend avide et con.

Il est évident qu’en grand groupe, à moins d’une discipline militaire qui confie la tâche de guider aux élèves chacun à son tour, un leader, plus vif, se détachera du troupeau. Il faudra le chasser ensuite à coups de tête. Autant changer d’air.

...Ou d’ère. Ici aussi on peut tenter de le faire, en toute modestie. Par ces temps de laisser-aller et de délinquance, il faut adopter partout la discipline d’acier et les règles en béton des méthodes actives d’éducation.

Louis Louvel